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En couples
Dossier réalisé par A.Bonnet-S.Buttay-M.Chardayre-S.Derym-P.LeQuerrec

 


Pierre, Gilles, Gilbert, George et les autres…
Couple(s), Louise Bourgeois
Man Ray et Lee Miller / Edward Weston et Tina Modotti, soient le pygmalion et sa muse
Les Becher, un couple d’une incroyable constance
Des couples épatants vus par Martin Parr
Moi + moi , le transfert d’identité chez Cindy Sherman

 

Sous les yeux de Bellmer, les entrelacs d’Unica

Regards croisés

Les dessins et peintures de l’artiste et auteure d’origine allemande Unica Zürn (1916-1970) ornent actuellement les cimaises gris taupe de la Halle Saint-Pierre à Paris, et ce jusqu’au 4 mars 2007. Cent deux œuvres s’inscrivent ainsi sur les murs aux tons sourds du musée. La Halle offre au travail graphique d’Unica un écrin précieux pour recueillir son cri, cri continu, cri d’amour, un appel à la vie : celui lancé à cet homme sombre au regard acéré qui fut son compagnon, Hans Bellmer (1902-1975) ; celui lancé à cet autre homme qui venait à l’hôpital Sainte-Anne lui apporter de quoi dessiner, le poète Henri Michaux ; celui lancé aux intimes qui, de la rue Mouffetard à la rue de la Plaine fréquentèrent l’appartement du couple Zürn/Bellmer ; celui enfin qu’elle lança aux anonymes croisés au hasard des rues ou dans les couloirs de l’institution psychiatrique. Le musée rend hommage à celle qui resta trop longtemps dans l’ombre de son célèbre «ami», comme elle se plaît à le nommer dans ses écrits.

Le parcours de l’exposition organisée par la Halle Saint-Pierre est placé sous le regard croisé du couple. Contournant le pan de mur qui arrête la trajectoire d’entrée du visiteur, nous découvrons le portrait d’Unica. Hans l’a peint en 1954, il s’agit d’une huile sur papier marouflé. Sous le regard de l’amant, le visage de l’aimée porte déjà la marque de son inquiétante étrangeté. Dès 1957 (le couple s’est rencontré pour la première fois à Berlin au début des années 1950), Unica Zürn connaîtra une première dépression. À partir de 1962 et jusqu’au jour de sa disparition le 19 octobre 1970, les crises se succèderont lui laissant peu de répit. Elle sera internée, et séjournera dans différents hôpitaux et cliniques. À droite de ce premier portrait, figure celui de Bellmer sur fond gris. Il a été dessiné par Zürn en 1965. Comme pour la majorité de ses œuvres, il s’agit d’un dessin à l’encre de Chine. En hautes dérives graphiques, elle laisse courir sa plume à la surface du papier légèrement aquarellé. Femme-araignée, elle tire ses fils, elle étend sa toile, tissant le visage de l’intime : cet Autre dont elle fut l’Une.































À l’aune de ses yeux

À l’entrée du parcours de l’exposition de la Halle Saint-Pierre, Hans et Unica sont donc présents, côte à côte, à part égale dans l’occupation de l’espace et, légèrement séparés, ils sont distincts. Et c’est sous ce double regard croisé, que le visiteur déambulera à son gré, jusqu'à la vitrine qui réunit certains des objets fétiches de l’unique : un bracelet, une bouteille rose en forme de botte (on trouve le fétichisme de la bottine dans l’œuvre graphique de Bellmer, que l’on a pu voir ou revoir, lors de la rétrospective récemment organisée par le Musée national d’art moderne du Centre Georges Pompidou) et une photographie.

Cette photo en noir et blanc a été prise lors d’un vernissage consacré à Unica que l’on reconnaît immédiatement, puisqu’elle figure au centre, soit au premier plan. À l’arrière-plan, à gauche, on distingue une silhouette masculine tenant cigarette. En regardant bien, en se penchant pour voir, on s’assurera qu’il s’agit de Hans Bellmer. Cette photo nous offre une autre vision de ce couple d’amants et de créateurs que furent Zürn et Bellmer, des années 1950 à l’orée des années 1970. L’œil du photographe - son regard - agit par décentrage du sujet. Ici, ce n’est plus l’homme qui occupe la première place, la place d’honneur, celle du père comme du chef de famille, ce grand ordonnateur, mais la femme : elle ne se tient plus à ses côtés comme il est communément admis, en retrait, déjà soumise, mais se situe au premier plan. Que nous montre cette photo dont on ne sait pas l’auteur : Unica sous le regard de Hans. Et c’est à cette aune, qu’il nous faut reconsidérer les 102 œuvres réunies par la Halle Saint-Pierre : les entrelacs de Zürn sous les yeux de Bellmer.


La part de l’œil

Dans le travail graphique d’Unica Zürn, des yeux, il y en a partout. L’œil prolifère. Il s’inscrit parfois comme une bouche ou un sexe offert à l’appétit ou au regard du spectateur. Cette omniprésence du motif dessiné à la surface du papier est à rapprocher de celle qui hante ses écrits : «Je fixai (…) mon regard sur la clarté là-bas, à gauche, que mes yeux suçaient comme un aliment.» Dans ses récits, Unica décrit certaines de ses hallucinations visuelles, celles de corps en mutation, corps en perpétuel devenir qui mêlent les genres, animal et végétal, entremêlent le féminin et le masculin, ouvrent et ferment les formes dans un même trait. Sous le signe de la métamorphose, ses descriptions comme ses dessins, ouvre la porte à d’infinis possibles où le trait crée le lien.

C’est à un autre art de la ligne que s’exerçait son ami et compagnon, Hans Bellmer démembrant/remembrant, articulant/désarticulant en autant de combinaison et permutation de haute précision, les corps soumis de ses créations. Tous deux s’adonnaient à la jouissance graphique, celle qui animait dans leur main la plume ou le crayon. Tous deux s’adonnaient au plaisir d’écrire : c’est Hans qui initia Unica aux anagrammes, qu’il avait déjà pratiqué avec d’autres compagnes comme Nora Mitrani. Avec Bellmer, elle découvrit d’autres jeux, d’autres plaisirs, de ces jeux d’écriture qui obéissent aux strictes règles mathématiques, à ceux dont certains aujourd’hui pourraient juger qu’ils devraient êtres interdits. On se souvient, pour ceux qui les ont vues, de ces photographies en noir et blanc prises par Bellmer, qui montrent, partiellement, le corps nu et ficelé d’Unica. Chez Hans, comme chez elle, les corps et la surface qui les supportent deviennent des zones éminemment érogènes.


Rodin écrivait qu’il ne pousse rien à l’ombre des grands arbres. Le couple d’amants et d’artistes, Unica Zürn et Hans Bellmer, dément formellement cette assertion. Et si aujourd’hui, en octobre 2006, par crainte de représailles de la population musulmane environnante, les responsables du centre d’art londonien de la Whitechapel Art Gallery décrochent des cimaises une dizaine de dessins érotiques de Bellmer, la Halle Saint-Pierre enserre elle, précieusement, les entrelacs d’Unica.


Exposition Unica Zürn
25 septembre 2006 - 4 mars 2007
Halle Saint-Pierre
2, rue Ronsard
75018 Paris



Stéphanie Buttay

 

Pierre, Gilles, Gilbert, George et les autres…
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